Jean-Luc Godard
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Le cinéaste d’A bout de souffle, de Pierrot le fou ou du Mépris, fête ses 90 ans. Voici dix petites choses que vous ne savez peut-être pas sur le monument Godard.

Mein name ist Hans Lucas

Jean-Luc Godard se lance dans la critique de cinéma à l’âge de 19 ans. Il utilise alors fréquemment un pseudonyme pour signer ses articles : Hans Lucas soit Jean et Luc en allemand. Un geste un tantinet provoquant dans la France encore marquée par l’Occupation. La toute première critique de Godard porte sur La maison des étrangers de Joseph L. Mankiewicz. Elle est publiée en juin 1950 dans La Gazette du Cinéma. Une plateforme internationale de diffusion d’œuvres photographiques créée en 2006 porte le nom de Hans Lucas en hommage au jeune Godard.

9 minutes 43 secondes  

9 minutes 43 secondes, c’est le temps que mettent les héros de Bande à part, interprétés par Anna Karina, Claude Brasseur et Sami Frey pour visiter au galop le musée du Louvre. Ils battent ainsi de deux secondes le record détenu par « l’américain Jimmy Johnson », dixit Godard lui-même en voix-off. Les responsables du musée du Louvre n’avaient pas autorisé les interprètes à courir dans l’enceinte de l’établissement. Les interprètes marchaient lors des premières prises. Ils se mettaient soudainement à courir à la dernière prise, échappant aux gardiens qui, surpris, essayaient vainement de les stopper. Quentin Tarantino fan de Godard a baptisé sa boîte de production A Band Apart en hommage au film.

Il marche sur les mains

« J’ai dirigé Brigitte Bardot en marchant sur les mains ! », raconte le 6 janvier 1965, Jean-Luc Godard dans l’émission Pour le plaisir à propos du tournage du Mépris. Et Godard d’expliquer qu’il avait passé un deal avec l’actrice qui refusait de diminuer la hauteur de sa coupe de cheveux. « Si je marche sur les mains pour vous, est-ce que vous baisserez la hauteur de vos cheveux d’un centimètre pour chaque mètre que je ferai ? », « Oui bien-sûr ! » aurait répondu B.B « Alors j’ai marché sur les mains... » conclut Godard avant de se lever et marcher sur les mains.

 

The Story avec Robert de Niro

En 1979, Godard approche Francis Ford Coppola et lui propose de l’aider à produire un film via sa boîte de production American Zoetrope. Le film en question se nomme The Story et doit porter sur la vie du mafieux Bugsy Siegel. Robert de Niro et Diane Keaton sont les vedettes du film. Le projet va très vite capoter, Godard ayant une vision particulière du scénario, soit un film-enquête mené par un journaliste de cinéma et sa femme autour de la disparition d’un cinéaste qui voulait faire un film sur Bugsy Siegel. Trop indirect. Trop tortueux. Trop godardien. Le film est resté une chimère. Godard, pas fâché, ira deux ans plus tard sur le tournage de Coup de cœur pour essayer de soutirer à Coppola quelques dollars pour monter un autre projet hollywoodien. En vain.

Just do it

A la fin des eighties, Godard est sollicité par de nombreuses marques pour réaliser des publicités. Le cinéaste toujours sur la brèche financièrement, accepte et réalise des spots pour les jeans Marithé et François Girbaud, Darty (Le rapport Darty) et Nike. Pour Nike, le film d’une minute nommé Pue Lulla (aujourd’hui invisible) Godard a imaginé ce slogan : « Fuir la mort avec des Nike aux pieds... » L’entreprise américaine n’aurait que très modérément apprécié l’idée.

Woody « Alien »

En 1986, Godard met en chantier son King Lear produit par les Go Go Boys de la Cannon, mini studio hollywoodien piloté par deux moguls israéliens. Le cinéaste imagine Woody Allen dans le rôle d’un homme égaré dans un studio de cinéma, Mr Alien, qui va se mettre à monter un film. Le tournage aura lieu en une matinée à New-York avec un Woody Allen circonspect ne comprenait rien à ce qu’il devait faire mais se savait « en de bonnes mains. » L’entremetteur Tom Luddy avait prévenu Woody Allen : « Comme vous pouvez l’imaginer, ce film sera aussi proche d’un film traditionnel sur Shakespeare que Je vous salue, Marie, l’était du Nouveau Testament. » Cet improbable King Lear, finalement, laissera ses commanditaires et ses premiers spectateurs tellement circonspects qu’il restera au placard pendant quinze ans. A la fin des années 80, Quentin Tarantino, alors jeune acteur inexpérimenté à la recherche d’un petit rôle, prétendait d’ailleurs sur son CV qu’il avait joué dedans… Comme le film était invisible, personne ne pouvait vérifier !

Godard et Belmondo se sont fâchés à cause de Mesrine

Après les mythiques A Bout de souffle et Pierrot le Fou, mais aussi Une femme est une femme et le court-métrage Charlotte et son Jules, Jean-Luc Godard et Jean-Paul Belmondo ont failli refaire équipe, à la fin des années 70. L’acteur cherchait alors à adapter au cinéma l’autobiographie du bandit Jacques Mesrine, L’Instinct de mort. Après une première tentative avortée, qui aurait dû être réalisée par Philippe Labro et écrite par le duo Patrick Modiano / Michel Audiard, Bébel décide de faire appel à JLG. Nous sommes en 1979 et Mesrine vient de mourir sous les balles de la police. Mais les retrouvailles vont vite tourner au vinaigre, comme le racontait récemment le journaliste Samuel Blumenfeld dans Le Monde. Le projet de Godard, intitulé Frère Jacques, consiste à filmer Belmondo face caméra en train de lire le livre de Mesrine… C’est le clash. « Je crois que Belmondo a encore plus peur de moi que de Mesrine », balance Godard dans Le Matin de Paris. Réponse de l’acteur, terrible : « Décidément, celui que j’ai vu et qui se fait appeler Godard, avec ses mensonges et petits trucages, n’a rien à voir avec l’auteur d’A bout de souffle, de Pierrot le Fou ou de Bande à part. Le Godard des années 1960 est mort à jamais… »

Les grandes Histoire(s)

Parmi toutes les saillies godardiennes, celle qui s’inscrit dans le premier épisode des Histoire(s) du cinéma - son magnum opus de la fin des années 80 - est peut-être la plus forte : « Même rayé à mort, un simple rectangle de trente-cinq millimètres sauve l’honneur de tout le réel... » Une citation en forme d’emprunt au poète Paul Reverdy et son texte fondateur de 1918, L’image, auquel Godard se réfère souvent.

Godard a tourné un film sur les Sept de Chicago cinquante ans avant Aaron Sorkin

Grâce à ses connexions au sein de la gauche américaine, Godard avait pris conscience plus tôt qu’une bonne partie de l’intelligentsia française de l’importance du procès des Sept de Chicago, tentative de mise au pas de la contre-culture US par l’administration Nixon, récemment remise en lumière par un film d’Aaron Sorkin. En 1970, c’est-à-dire en quasi direct, il en tira un film avec le groupe Dziga-Vertov, Vladimir et Rosa. A réserver néanmoins aux godardiens les plus acharnés : la chaîne de télé munichoise qui l’avait financé refusa de le diffuser et JLG lui-même en parle comme d’une tentative « complètement manquée »…
 

Quand Godard tournait un film sur les sept de Chicago

Pas de lundi au cinéma

Lors de la conférence de presse cannoise en mai 1982 de son film Passion, Godard, remet génialement en cause la notion même d’image : « Au cinéma, il y a toujours une image avant et une image après. Le présent n’existe pas dans le cinéma. Le lundi n’existe pas. C’est toujours le dimanche ou le mardi. Et le lundi est tout simplement la liaison entre les deux. Et l’image c’est ça. Et même, l’image n’existe pas. » Amen.