Jean-Pierre Melville
Capture d'écran YouTube/Arte

La chaîne Arte consacre une soirée au cinéaste français qui révolutionna le polar et le cinéma tout court. Personnage énigmatique, un documentaire lève le voile sur un homme qui a toujours avancé masqué.

« Est-ce que j’ai créé ce personnage ou suis-je simplement ce que je suis ? » se demande sibyllin Jean-Pierre Melville dans une archive visible sur le documentaire, Jean-Pierre Melville, le dernier Samouraï de Cyril Leuthy diffusé sur Arte ce dimanche à 23h25, et déjà disponible en ligne (voir vidéo en fin d'article). Et de fait l’auteur du Doulos, du Deuxième souffle ou du Cercle rouge, aimait se cacher derrière une paire de lunettes noires, le crâne recouvert d’un Stetson. Il n’hésitait pas à rouler dans les rues de Paris au volant d’une « américaine » - Cadillac ou Plymouth – peu adaptée à la chaussée. Melville semblait sortir d’un film noir des années 40. Dans la magnifique première séquence dudit documentaire, on le voit dans une pièce de sa maison de campagne fermer un à un les volets pour que la lumière du jour ne puisse plus y déverser ses rayons. C’est dans l’obscurité que le cinéaste né en 1917 et mort cinquante-cinq ans plus tard, était à son aise. Dans le noir, loin de la compagnie des hommes.

Nom de code Melville

Melville. Même le nom est un faux. Melville s’appelait en réalité Grumbach, il était issu d’une famille juive alsacienne, mais a grandi à Paris. Le cinéma - d’abord comme spectateur plus tard comme réalisateur- sera un moyen de voir le monde autrement et surtout de fuir le réel. Dans sa vie, la première grande fêlure survient lorsqu’il a 15 ans avec la mort brutale de son père d’une crise cardiaque. Chez les Grumbach on est pudique, on ne dit rien. Pas d’effusion. Jean-Pierre intériorise, souffre en silence. Puis vient la guerre, la Deuxième, celle où il faut vite choisir son camp. Grumbach nom de code Melville, en hommage à l’auteur de Moby Dick, s’engage dans la Résistance et parvient même à rejoindre De Gaulle à Londres. Cette « aventure » clandestine dont il gardera une nostalgie tenace, il en tirera son chef-d’œuvre, L’armée des ombres (1969).

Après la Guerre, Melville reste Melville et se lance, seul, dans le cinéma. Sans moyen, ni autorisation, il adapte  Le Silence de la mer de Vercors, drame dans la France occupée. A l’écran, il règne déjà un sens de l’épure et une gravité qui imposent le respect. Melville se fout des corporations et filme à l’air libre, comme il respire. Les futurs cinéastes de la Nouvelle Vague (Truffaut, Godard et les autres) s’en souviendront). Flatté d’être considéré en parrain par toute une jeunesse cinéphile, le cinéaste distant expliquait avec ironie : « Je me suis aperçu du jour au lendemain que  j’avais une cinquantaine d’enfants. Comme je ne pouvais pas les reconnaître tous, je n’en ai adopté aucun ! »

Polars métaphysiques

Seul encore et toujours. Bientôt, il installe rue Jenner à Paris ses propres studios de cinéma. Il vit sur place avec sa femme et ses chats juste au-dessus des plateaux de tournage. « En pleine nuit, je mets ma robe de chambre, je descends et me voilà dans le décor. Là, au calme, je peux penser à ma mise en scène. » Les studios brûleront accidentellement pendant le tournage de l’autre pierre angulaire du cinéma melvillien, Le samouraï 1967, film noir abstrait avec un Alain Delon sublimement mutique.

Le cinéma de Melville est surtout connu pour ses polars métaphysiques d’inspiration américaine. Une inspiration jamais écrasante tant il est parvenu à transcender la matière originelle pour en faire ses propres créatures. Le Doulos (1962) avec Jean-Paul Belmondo et Serge Reggiani, « dans ce film tous les personnages mentent, c’est un documentaire sur le mensonge » ; Le Deuxième souffle (1966) qui marque sa rencontre avec Lino Ventura ; Le samouraï ; Le cercle rouge (1970) avec un Bourvil dans un contre-emploi tragique et Un flic (1972), film pluvieux aussi abstrait que Le samouraï avec le duo Delon – Catherine Deneuve.

En pleine lumière

« J’aime le cinéma, moi, je ne m’aime pas ! » avouait Melville de sa voix grave et monocorde qu’il savait faire monter dans les tours sur les plateaux de tournage. Misanthrope, il s’est fâché avec tous ses acteurs fétiches : Belmondo n’a ainsi jamais voulu finir le tournage de L’aîné des Ferchaux, Lino Ventura ne voulait plus lui parler directement en face. Ce dernier, lucide, dira après le tournage éreintant du Deuxième souffle, « Un film comme ça, ça ne se fait pas impunément. Il faut le payer ! » Et enfin Alain Delon, qu’il considérait pourtant comme un fils.  

Jean-Pierre Melville meurt en plein repas d’une crise cardiaque à l’âge de 55 ans. Comme son père et son grand-père avant lui. Aujourd’hui - de Hong-Kong à Los Angeles, de Bucarest à Séoul - il n’est pas un cinéaste qui s’attaque à un polar sans penser à lui. Son ombre est désormais partout. En pleine lumière.

Soirée Jean-Pierre Melville sur Arte avec la diffusion du Deuxième Souffle à 20h55 suivi du documentaire, Melville, le dernier samouraï à 23h25.