Kubrick Nolan
Abaca/Warner Bros

Nolan, nouveau Kubrick ? Trois cinéphiles triés sur le volet, admirateurs des deux cinéastes, donnent leur avis sur la question.

Jan Kounen : « Non, Kubrick n’a pas d’équivalent »  
« Je ne compare pas Nolan et Kubrick, pour la simple et bonne raison que je ne compare personne à Kubrick ! Il n’a pas d’équivalent, ce n’est pas la peine d’en chercher. Cela dit, ça ne m’empêche pas d’être un grand fan de Nolan. C’est l’un des réalisateurs les plus intéressants du moment, l’un de ceux dont je vais systématiquement voir les films. Mais il est très différent de Kubrick, qui se baladait dans tous les genres, de Lolita à 2001, l’Odyssée de l’espace ou Barry Lyndon. On a du mal à imaginer Nolan faire une comédie complètement zinzin comme Docteur Folamour. Il a une obsession, le temps, et celle-ci est présente dans tout ce qu’il fait. Ça le rend unique. Même quand il fait un film historique comme Dunkerque, il le transforme en une expérience sensorielle qui joue sur notre perception du temps.

Il y a eu le temps à rebours dans Memento. Le temps du rêve, qui est de plus en plus lent au fur et à mesure qu’on s’enfonce dans les profondeurs de l’esprit, dans Inception. Le temps qui se dilate parce qu’on s’approche des trous noirs, dans Interstellar, et qui permet d’accéder à des sensations inédites, quand trente ans défilent soudain en quelques heures. Nolan arrive à lier le temps, l’émotion et des choses quasiment non humaines. C’est du cinéma pur qui offre des sensations assez vertigineuses. À vrai dire, ça ne me serait pas venu à l’esprit de comparer Nolan et Kubrick, leurs cinémas n’ont rien à voir. Mais dans l’inconscient collectif, Kubrick est considéré comme un obsessionnel, sur le plan métaphysique comme sur le plan technologique, et c’est sans doute pour ça qu’on les compare. L’autre point commun, c’est que Kubrick a acquis son indépendance en acceptant des commandes titanesques. Il a fait Spartacus comme Nolan a fait Batman ! »

(Jan Kounen est cinéaste, il a signé Dobermann, Blueberry, 99 francs… Son nouveau film, Mon Cousin, sort le 30 septembre) 

Philippe Rouyer : « Non, même s’ils poursuivent tous deux une quête de perfection » 
« Dire que Christopher Nolan est le nouveau Stanley Kubrick me semble réducteur. Chaque grand cinéaste est unique. Les choix de mise en scène de Nolan diffèrent de ceux de Kubrick. Ce qu’ils racontent aussi est très différent. Parce qu’ils ne partagent pas la même vision de l’Homme. Il est néanmoins tentant de rapprocher ces deux cinéastes pour au moins trois raisons. Trois caractéristiques qu’ils ont en commun :

1) La volonté farouche que chacun de leurs films soit un grand spectacle qui séduise le public le plus large tout en étant un film qui donne à penser et à ressentir, un film d’auteur donc.

2) L’extraordinaire faculté de passer d’un genre à l’autre à chaque film, avec à chaque fois la volonté de proposer quelque chose de différent de ce qu’on a vu jusqu’ici.

3) Le côté « control freak ». Du scénario au montage, Nolan comme Kubrick contrôlent et maîtrisent toutes les étapes de création de leurs films. Et ce, dans le plus grand secret, avec la complicité de la Warner, qui les a produits tous les deux.

De même, ces deux cinéastes décident du choix de la pellicule et du format de leurs films. L’un et l’autre sont suffisamment férus de technique pour faire ces choix.
Ce besoin de tout contrôler se prolonge avec la distribution et l’exploitation : choix de la date de sortie, du matériel publicitaire et même de certaines salles qui passeront leurs films.
En fait, Nolan comme Kubrick poursuivent, chacun à leur manière, une quête de perfection et ils se donnent un certain nombre de moyens similaires pour y parvenir. »

(Journaliste et critique, Philippe Rouyer a animé la masterclass autour de Christopher Nolan et 2001, l’Odyssée de l’espace au Festival de Cannes 2018. Son article sur le cinéma de Nolan, « Les méandres du temps », est à lire dans le dernier numéro de Positif)

Nicolas Boukhrief : « Non, Nolan est plutôt le nouvel Eisenstein » 
« Pour moi, Nolan n’est pas du tout le nouveau Kubrick. Il a sans doute été fracassé par 2001, l’odyssée de l’espace, qui est l’une de ses grandes influences. Mais à part 2001, il n’y a en réalité aucun film de Kubrick qui correspond à ce que fait Nolan. Celui-ci travaille à ce que j’appelle l’approche quantique de l’écriture cinématographique. Ils sont quelques-uns aujourd’hui à travailler dans cette logique : David Lowery avec A Ghost Story, qui essaye d’être dans le rapport au temps d’un fantôme, Denis Villeneuve avec Premier Contact, Alex Garland avec Annihilation et Devs… Nolan travaille à une distorsion du temps, fabrique des bulles d’espace-temps inédites. Ça n’a pas grand-chose à voir avec Kubrick, qui était un grand dramaturge classique, plus proche de Tolstoï que de Philip K. Dick. Kubrick est dans la narration pure et dure, avec des voix off, des narrateurs… Alors, certes, il y a le voyage astral à la fin de 2001, qui crée un espace-temps nouveau, mais celui-ci était totalement lié au sujet, aux écrits d’Arthur C. Clarke, qui était, lui, le véritable visionnaire branché sciences et technologie.

Nolan travaille donc à quelque chose de différent de Kubrick, mais de tout aussi génial. Dans Interstellar, quand le personnage réalise que plusieurs années se sont écoulées en quelques heures, l’émotion générée chez le spectateur est totalement nouvelle. Dunkerque aussi est un film absolument nouveau, inventant une écriture cinématographique inédite. Avec ce film, Nolan est dans une quatrième dimension de l’utilisation du langage cinématographique. Dunkerque m’a emmené très loin. C’est incroyable d’être ému à ce point par un concept. C’est devant ce film que je me suis dit que Nolan était vraiment un génie. Mais un génie improbable, car mâtiné de culture populaire et capable de se planter dans les grandes largeurs ! The Dark Knight est par exemple pour moi un plantage total. Inception est par moments génial et à d’autres lourdaud : le film passe son temps à répondre à des questions que tu ne te poses pas. Mais c’est parce que Nolan était encore en train de chercher.

Car c’est un véritable chercheur. Kubrick aussi d’ailleurs, mais il ne cherchait pas un nouveau langage cinématographique, c’était un chercheur de formes : il cherchait à illustrer les livres qu’il adaptait, sa recherche était graphique. Nolan veut raconter un nouveau rapport à l’espace-temps, et utilise le langage cinématographique comme un moyen d’exprimer l’état des dernières recherches quantiques… C’est très fort. Il génère ainsi des émotions nouvelles. Kubrick aussi générait des émotions nouvelles mais par le style : l’emploi de la musique, la folie graphique, le jeu d’acteur grimaçant…
J’ai beaucoup de mal à raisonner en « nouveau Untel ». C’est très bizarre de penser comme ça, c’est d’ailleurs caractéristique du monde du cinéma. Le nouveau Gabin, le nouveau Belmondo… Personne ne parle de « nouveau Picasso » ! Mais s’il faut jouer à ce jeu, je dirais que le nouveau Kubrick, ce serait plutôt Fincher. Il a cette capacité à créer des émotions hyper fortes par une utilisation maximale des moyens qu’offre le cinéma : la narration, le montage, le son, la musique… Et Nolan, lui, serait plutôt le nouvel Eisenstein : quelqu’un qui perçoit le langage cinématographique comme un terrain d’expériences. »

(Co-fondateur du magazine Starfix dans les années 80, Nicolas Boukhrief est réalisateur : Le Convoyeur, Cortex, Made in France, Trois jours et une vie…)

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