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Sommet de violence du film de Brian de Palma, la scène de torture et de fusillade des mafieux colombiens est devenue l'emblème du culte Scarface pour plusieurs raisons.

Ces derniers jours, Brian de Palma était mis à l'honneur par le Festival du film policier de Beaune, dont il était l'invité d'honneur. À cette occasion, Première avait concocté son propre top des meilleurs films du cinéaste, un top où figure évidemment Scarface, sorti dans les salles obscures en 1984. De tous les films de sa filmographie, peu (aucun?) ont laissé une trace aussi indélébile dans la pop culture que l'histoire de Tony Montana, gangster cubain haut en couleurs incarné par un Al Pacino prêt à tous les excès.

Les films de Brian de Palma classés du pire au meilleur

Remake du film du même nom de Howard Hawks sorti en 1932, Scarface marque l'entrée de De Palma dans le cercle des grands cinéastes mainstream hollywoodiens. Oliver Stone au scénario, Giorgio Moroder à la B. O., et au final un succès public avec près de 70 millions de dollars de recettes et 800.000 entrée en France. Conspué en grande partie par la critique à sa sortie, le film gagna peu à peu ses galons de film culte auprès de son public au fil des ans pour devenir le mastodonte pop qu'il est aujourd'hui. À grands renforts de répliques ("Say hello to my little friend !") et d'images marquantes (Pacino vissé dans son fauteuil), Scarface s'est fait une place de choix dans l'imaginaire collectif.

Et peu de scènes ont eu autant d'impact à ce sujet que celle de la salle de bains, au cours de laquelle Tony se venger des mafieux qui l'ont kidnappé et torturé et menacé d'être découpé à la tronçonneuse. Une scène coup de poing de par sa violence physique et psychologique, par son rythme effrénée mais aussi parce qu'elle contient en elle un peu tout ce qui fait l'essence de Scarface, et du culte que le film inspira dans les années qui suivirent sa sortie.

Les souvenirs d'Oliver Stone

Cette fameuse scène de la tronçonneuse prend en réalité sa source dans la trajectoire personnelle de son scénariste. Après s'être fait connaître dans l'exercice en écrivant le script du Midnight Express d'Alan Parker en 1978 puis celui de Conan le Barbare en 1982, Stone signe avec Scarface un scénario qui trouve quelques échos dans sa vie personnelle de l'époque. Au moment où il l'écrit en effet, Oliver Stone est alors en période de désintoxication pour lutter contre son addiction à la cocaïne.

Dans une interview accordée au magazine Creative Screenwriting en 1996, Stone revenait sur cette période mouvementée de sa vie et de sa carrière : "Je prenais de la cocaïne à l'époque et je l'ai vraiment regretté. C'est devenu une habitude et je suis devenu vraiment accro. Je n'en ai pas pris dans des proportions extrêmes ou au point de devenir destructeur pour mon entourage, mais certainement assez pour me ramollir mentalement. J'ai quitté Los Angeles avec ma femme et je suis revenu en France pour entrer dans un nouveau monde et voir le monde différemment. Et j'ai écrit ce script totalement sobre".

À cette occasion, il rencontre à plusieurs reprises des unités de police spécialisées dans la lutte contre les cartels et les trafics de drogue. C'est auprès de l'une d'entre elles qu'il prend connaissance d'un incident auquel furent confrontés des officiers du comté de Miami-Dade, incident qui impliqua des menaces de mort à coups de tronçonneuse. Inspiré par cette tranche de vie, Oliver Stone l'incorpore au final dans le script de Scarface : "Oui, [ce fut un vrai incident] mais ça ne s'est pas totalement passé comme ça. J'ai forcé le trait. Mais c'était des durs, les Colombiens la jouaient dure".

Les foudres de la censure

Suite au tournage du film, la scène de la tronçonneuse restera célèbre pour sa grande violence graphique, entre le sang coulant à flots dans la salle de bains et les rafales de mitrailleuses et de balles de pistolets tirées dans la chambre d'hôtel, jusqu'au headshot final en pleine rue. Elle restera également célèbre pour avoir été l'un des points les plus sensibles au moments du passage du film devant les commissions de classification.

De la séquence en question, on garde deux versions principalement connues : une version non censurée, celle la plus communément diffusée et une autre qui fut expurgée (notamment du tir en pleine tête final) pour garantir la diffusion du film à la télévision. Mais même la version non-censurée ne le fut pas totalement car elle dût être amputée (dans tous les sens du terme) d'un plan initialement tourné. Celui-ci devait montrer un bras déchiqueté dans la fusillade pendu au-dessus de la tringle du rideau de douche.

Scarface connut trois passages devant la Motion Picture Association of America, en charge de la classification des films afin d'éviter le classement du film comme film X (strictement interdit aux mineurs). Le plan en question fut finalement abandonné par De Palma et son producteur Martin Bregman et Scarface ne récolta au final qu'un statut R-Rated, soit interdit aux moins de dix-huit ans non accompagnés d'un adulte.

Ce plan coupé donna lieu des années plus tard à une légende urbaine, qui faisait état de l'existence d'un "director's cut X" de Scarface, qui comprenait notamment le plan du bras démembré. Une rumeur balayée à plusieurs reprises par Brian de Palma en personne, qui déclarait en 2013 dans une interview au site The Talks : "Il y a tout une série de controverses sur la façon dont Scarface a été monté mais en réalité, tout ce que j'ai coupé à l'époque pour apaiser la commission, j'ai pu le réintégrer par la suite. C'est tout ce que vous pouvez voir".

Une scène emblématique

Avec le temps, la séquence est devenue le symbole du film, hautement controversée et finalement mémorable. Pour s'en convaincre, l'avant-première du film qui se tint à New York le 1er décembre 1983 est un bon exemple en ce qu'elle tient une part importante dans le destin que connut Scarface à sa sortie en salles. Présenté devant le gratin de Hollywood et plus encore, le film provoqua des réactions plus que contrastées. Sur place, Cher, Eddie Murphy et James Woods adorent le résultat final tandis que l'actrice Lucille Ball, venue en famille, s'offusque devant la violence du film. Une violence telle que certains spectateurs quittent la salle suite à la scène de la tronçonneuse. Parmi eux, les célèbres écrivains Kurt Vonnegut et John Irving...

À sa sortie, Scarface est malmené par la critique qui juge pour la plupart le film ultra-violent, vulgaire, grossier et simpliste, malgré le soutien d'un nombre non négligeables de leurs confrères. Ce sont pourtant ces mêmes raisons qui feront quelques années plus tard le culte du film. Revenant sur cette époque pour Creative Screenwriting, Oliver Stone a ses propres explications quant à cet accueil pour le moins délicat : "J'étais à Los Angeles à cette époque et l'ampleur de la révulsion était dingue. […] Ca ressemblait beaucoup à ce que j'ai vécu avec Tueurs nés, et ces films sur des bad boys. On avait fait un pas trop loin. Et Brian était celui qui était au cœur de tout ce remue-ménage".

Au final, la scène de la tronçonneuse est un concentré de l'art de Brian de Palma, ainsi que de ses intemporelles obsessions hitchcockiennes. Fortement marquée par l'influence de la scène de la douche de Psychose (l'emphase mise sur les stores, le hublot de la baignoire, la fétichisation de l'arme et les subtils jeux de champ/hors-champ), elle témoigne du caractère grandiloquent de Scarface, qui a ses adeptes comme ses détracteurs, mais qui n'a de toute évidence jamais laissé personne indifférent.

Et comme ultime preuve du caractère hautement symbolique de cette séquence, on soulignera également que la scène de la salle de bains est la seule du film dans laquelle Tony Montana... se fait surnommer Scarface. Au cours de la scène, le gangster colombien qui le menace l'appelle "cara cicatriz", la traduction espagnole de "scar face". Un surnom qui n'est entendu à aucun autre moment au cours du film...

L'histoire de Scarface : Tony Montana est un tueur mégalomane cubain. Lorsque Fidel Castro ouvre les frontières cubaines en mai 1980, Tony débarque en Floride où, plein d'ambition, il se met au service d'un caïd de la drogue : Frank Lopez. Très vite, Tony fait sa place et finit par prendre celle de Lopez en le tuant et en épousant sa femme, Elvira Hancock. Parvenu au sommet, il devient très paranoïaque et succombe à la drogue.

Scarface est diffusé ce soir à 22h45 sur Paris Première.