Toutes les critiques de Lost in Translation

Les critiques de la Presse

  1. Fluctuat

    Lost in translation est une errance ultra chic à Tokyo, que Sofia Coppola filme avec le regard d'une jeune femme au goût très sûr, pointu et résolument moderne. Entre mode ou pub, histoire d'amitié ou d'amour, empire des sens ou empire des signes, son film est toujours entre, au milieu, à une mesure infinitécimale où l'émotion naît de manière fugace, fugitive, poignante et lacrymale.
    Lost in translation c'est la traduction impossible d'un sentiment entre deux étrangers. C'est Bob (Bill Murray), comédien vaguement sur le déclin, venu à Tokyo pour une improbable campagne de pub pour un whisky japonais auquel il prête son image. Et Charlotte (Scarlett Johansson), jeune mariée à un quelconque photographe ultra branché de L.A. (Giovanni Ribisi). Ils ont en commun de loger dans le même hôtel à Tokyo, un quatre étoiles de rêve, où d'ascenseurs en couloirs et bars, ils vont se croiser et finir par se lier d'amitié. L'un accuse la quarantaine avec difficulté, l'autre a tout juste vingt cinq ans. Ils partagent un certain sentiment de solitude, d'égarement, d'isolement dans un pays auquel ils ne comprennent rien, et dont la langue et les signes leurs font barrage. Pourtant c'est ce Japon qui va les unir, quelques jours à peine, où en silence vont se murmurer lentement, doucement, les mots impossibles à traduire d'une émotion et d'un sentiment qu'ils ne pourront vivre au-delà de cet espace insulaire et bref de bonheur.Bob et Charlotte partagent une recherche du sens dans des directions opposées. Elle, jeune, à peine sortie d'études de philosophie, erre et cherche un sens à sa vie. Dans ses déambulations, entre les couloirs de l'hôtel, les rues de Shibuya et d'Harajuku, ou lors d'un bref voyage à Kyoto, Charlotte se cherche. Le Japon glisse sur elle ; c'est une surface sur laquelle elle se laisse aller, tout en tentant de comprendre sans vraiment s'interroger. Elle se laisse pénétrer à distance, recherche la traduction de cette étrangeté sans l'analyser. Elle apprend. De sa post-adolescence de jeune Américaine, Charlotte retrouve quelque chose de l'enfance dans ce voyage, de son appréhension et son imperméabilité des signes. De son coté, Bob est en pleine « mid-life crisis » (crise de la quarantaine). Terrorisé par son rôle d'époux et de père irresponsable, il frise la dépression. Bob est blasé, il ne veut plus chercher à assimiler et comprendre le sens de ce qui l'entoure. Tout dans ce voyage, ou presque, montre de lui une incapacité à entendre. Ne subsistent que des malentendus, une incompréhension totale entre lui et les autres. D'une séance photo pour sa campagne de pub, où un photographe japonais zélé tente de lui donner des indications sur une idée préconçue de ce qu'il peut et doit représenter, à quelques rencontres avec la population locale, Bob et les autres, c'est l'enfer.Pour réunir sans unir son couple, Sofia Coppola préfère plus souvent filmer la bizarrerie de l'autre plutôt que son étrangeté. Si le Japon est le trait d'union entre Charlotte et Bob, il l'est parce qu'il solidarise ce couple « incompossible » dans son statut d'étranger au monde et aux autres. Si Sofia Coppola veut nous faire adopter les points de vue de ses personnages, faire comprendre que c'est avant tout leur propre perception de ce monde qui définit sa manière de nous le montrer, il y a malgré tout chez elle une certaine récurrence, un peu paresseuse, à planter ses personnages seuls contre tous. A l'exception de leur première sortie nocturne, où enfin les barrières se brisent, où les problèmes de traduction s'efface dans un anglicisme universel qui dévoile aussi comment chacun se définit (la grande scène du Karaoké), le Japon et les autres sont pour Bob et Charlotte la condition de leur solitude. Sofia Coppola n'évite pas nombreux clichés, et parfois en use et en abuse. Elle porte un regard qui, sans en débusquer la finesse, peut à première vue passer pour l'illustration parfois touristique et hermétique de cet autre monde que peut représenter le Japon pour un Occidental.Mais qu'est-ce que c'est Tokyo sinon l'hyper modernité absolue ? Un monde de surface où le fantasme et la fiction se sont traduits dans la réalité. Dans cet univers d'ultra-fiction, le monde est une vertigineuse plaque de signes dont il devient presque inutile de chercher à comprendre le sens. Pour Charlotte et Bob, le voyage comme Tokyo sont l'évanescence et l'immanence de ce qui ne se dit pas. Ils traduisent une émotion, un sentiment qui se tait, que l'on a sur le bout des lèvres et dont on sait d'avance qu'il n'a pas d'avenir. C'est une solitude qui se brise, se craquèle tout en conservant ses propriétés. Sofia Coppola possède un talent inouï pour capter avec finesse et justesse ces moments fugaces de solitude et leur entre deux....Son sens du découpage et du montage, fragmentant ces moments d'égarement où Scarlett Johansson s'ennuie et médite seule dans sa chambre, illustre avec une profonde sensibilité cette sensation d'errance. Véritable cut up d'images se confondant avec la forme parcellaire du souvenir, elle sait capter cette solitude à la hauteur de ses personnages et leur donner une consistance infiniment touchante. Elle sait rendre une présence à la femme, ou plutôt à la jeune femme, dans toute sa quintessence et sa modernité. Elle enregistre par des gestes, quelques mots, une pose, un regard ou encore la garde robe de Scarlett Johansson, la particularité toute spécifique qui à la fois la définit et la tient à une distance profondément inaccessible, insaisissable. Jeune femme belle, simple et naturelle, Charlotte est presque à l'image du monde dans lequel elle erre. Comme dessinée au travers du patron d'un jeune créateur branché et confidentiel des ruelles d'Harajuku, elle est l'étudiante, l'adolescente dans sa dimension moderne, faisant écho aux définitions déjà lisibles chez Dostoïevski ou Gombrowicz, comme à tout un pan de la jeunesse japonaise. Evanescente, elle est à l'image de l'univers mode et chic japonais que Sofia Coppola adopte jusqu'à en définir son style. Micro pubs au sein du récit, certaines scènes (comme Kyoto) montrent comment l'écho entre le monde du dehors et sa captation par les personnages se confond avec le style de Sofia Coppola. La lumière, le montage sont à deux doigts d'une publicité pour Kenzo tout en s'en détachant et conservant leurs propriétés intrinsèques au sein du récit. Malgré son ton branché qui façonne si bien le monde de Charlotte, Bob et sa solitude ne sont pas perdus de vue. Systématiquement à sa hauteur, Sofia Coppola nous montre, avec justesse et émotion, l'usure de ce quadragénaire paumé qui retrouve fraîcheur et imprévisibilité auprès d'elle. Cette histoire, c'est aussi celle de Bill Murray, acteur génial et improbable dont on sait si peu et dont le visage fatigué, quelques rides s'y dessinant et formulant malgré elles déjà du souvenir, se pose sur une Scarlett Johansson sublime et en pleine ascension.La force avec laquelle Sofia Coppola filme cette histoire fugace qui ne se dit pas, ne se réalise pas au-delà de quelques enlacements trop brefs - de gestes à peine esquissés, de baisers murmurés, de mots qu'on chuchote, miroir d'un sens très japonais du dévoilement -, est profondément touchante. Lost in translation capte un souffle unique : la brièveté sourde et secrète du voyage et de la rencontre. Tout comme ces plans volés dans la foule, ces images fugitives de la ville, de Bob et de Charlotte s'y perdant, sont à l'effigie et se confondent avec le souvenir de leur histoire. Grand film sur l'impossibilité à être et comprendre le contemporain dans un Tokyo qui cache son passé sous la surface de cet hyper présent, les images de Lost in translation sont les bribes d'une rencontre que seule notre mémoire immortalisera.Lost in translation
    Un film écrit et réalisé par Sofia Coppola
    Etats-Unis - 2003 - 112 mn
    Avec : Bill Murray, Scarlet Johansson, Giovanni Ribisi, Anna Faris.
    Producteurs : Ross Katz, Sofia Coppola
    Producteurs associés : Francis Ford Coppola, Fred Roos.
    Distribution : Pathé Distribution.
    Sortie officielle le 07 janvier 2004[illustrations : © Focus Features]
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    - Le site officiel du film : www.lostintranslation-lefilm.com