Capture d'écran YouTube / The Walt Disney Company France

Analysons plus en détail le Star Wars de Rian Johnson. 

Avertissement : Ça y est, c'est bon, vous avez vu Les Derniers Jedi ? Parce que cette critique est la version uncut de la critique sans spoiler que vous avez sûrement déjà lue ici. Alors faites attention : ce texte ne prend aucune précaution pour tout dévoiler, du début jusqu'à la fin.

 

En 2001, dans le premier épisode de la saison 2 de la géniale série d'Edgar Wright Spaced, Tim (Simon Pegg) brûlait tous ses jouets Star Wars suite à la sortie de La Menace fantôme. La nuit, dans son jardin, au son du thème du bûcher funéraire du Retour du Jedi, évidemment. L'intention de Wright avec cette scène était de faire marrer au détriment des fans qui ont vécu l'Episode I de Star Wars comme la destruction de toute la nostalgie de leur enfance.

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Seize ans plus tard, Les Derniers Jedi ressemble au Star Wars qui serait né des cendres de ce bûcher symbolique. On pourrait trouver la clef du film dans cette scène où Luke veut brûler l'arbre originel qui abrite les textes fondateurs de la religion Jedi -et où le fantôme de Yoda apparaît pour accomplir l'acte à sa place, avant de déclamer sur la nécessité de grandir, de dépasser le passé. "Nous sommes le socle sur lequel ils vont grandir. C'est le fardeau des maîtres". Plus loin, c'est Kylo Ren, après avoir abattu le Suprême Leader Snoke : "il est temps de dépasser tout ça... Les Jedi, les Sith, les rebelles, le Premier Ordre." Il est temps de détruire les idoles.

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Johnson vs Abrams

C'est un projet que Rian Johnson, en s'emparant de la mythologie Star Wars, accomplit en partie : la destruction accomplie par Les Derniers Jedi commence par s'attaquer au Réveil de la Force, au Star Wars rassurant, que J.J. Abrams avait (brillamment) construit comme un joli musée à revisiter. Il est temps de passer à la vitesse (lumière) supérieure. Ca tombe bien puisque le Premier Ordre passe tout l'Episode 8 à traquer un vaisseau volant plus vite la lumière.

Dès le texte déroulant d'ouverture (qui ressemble énormément à celui du Réveil de la Force, quand même), l'Episode 8 s'envisage aussi comme un gigantesque rebours de l'Episode 7. Luke jette le sabre-laser par-dessus son épaule comme s'il refusait le cliffangher "abramsien" qui concluait Le Réveil de la Force. Le canon-laser qui est comparé à une mini-Etoile de la mort. Snoke qui traite Kylo Ren de "gamin avec un masque" qui ne sera jamais l'égal de Dark Vador. Ce même Snoke, dont les origines ne seront jamais dévoilées, qui finira coupé en deux. Le mystère des parents de Rey qui n'en est finalement pas un.

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Le Star Wars de Johnson s'envisage comme une réappropriation de la mythologie via le refus des gimmicks de J.J. Abrams. Pas de Chevaliers de Ren, pas de révélation sur Snoke, pas de twist à la "Je suis ton père". Non, Les Derniers Jedi n'est pas une revisite sauce Disney de L'Empire contre-attaque. Tant pis pour les fans (qui avaient élu l'Episode 5 comme "meilleur film de tous les temps" auprès du magazine Empire en 2014 et l'établissait comme mètre-étalon de la franchise). Non, s'il fallait le comparer à une suite, il ressemble plus à Les Deux tours, dominé par des tourments déceptifs et dépressifs. Mais pas seulement. Sans jamais oublier d'être spectaculaire (Les Derniers Jedi est un grand film de guerre "Seconde guerre mondiale"), Johnson choisit de dépouiller l'univers : le bestiaire est réduit à son strict minimum, tout comme les planètes le sont à leurs idées visuelles (la bataille finale sur la planète Crait au sol rouge recouvert de sable blanc).

Le passage relativement expédié sur Canto Bight est ainsi un peu décevant. Pas assez délirant et chatoyant, pas assez immersif ou inventif malgré sa promesse de SF pure. Une planète-jeu réduite à une petite ville festive, sans imagination, où de riches trafiquants d'armes jouent au craps en buvant du champagne. Non, décidément, Johnson ne s'amuse pas beaucoup à jouer avec les bestioles. Il préfère la tragédie.

 

Du rire aux larmes

Car dans Les Derniers Jedi, tout est affaire de tragédie. Tout, ou presque. Les touches de comédie (le running gag des Porgs, ou bien ce jeu des échelles qui transforme un fer à repasser en vaisseau spatial, digne de La Folle histoire de l'espace) nous rappellent assez intelligemment que Star Wars s'est aussi toujours considéré comme un nanar spatial. La saga n'est devenue tragique qu'a posteriori (avec L'Empire contre-attaque et l'arrivée de Leigh Brackett à l'écriture, sans doute) que le fandom a peut-être rendu plus sombre et plus tourmenté qu'il ne l'est réellement.

Les Derniers Jedi fait parfois rire, mais revient vite au poids immense des personnages, qui sont tels des trous noirs à la force de gravité presque infinie, à laquelle rien -pas même la lumière- n'échappe. Ainsi ce climax hallucinant dans la salle du trône de Snoke, d'une richesse thématique et visuelle impressionnante qui convoque l'imaginaire visuel des films d'arts martiaux hong-kongais (fond rouge tirant sur le noir, guerriers écarlates et Snoke lui-même avec sa tunique dorée) où les personnages deviennent des idéogrammes ; ils sont des idées incarnées qui écrivent visuellement la tragédie.

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Ainsi Johnson met en place d'immenses images qui ressemblent à des concept arts portés sur grand écran : une silhouette face à un décor immense, Rey face aux ténèbres, Luke face à des quadripodes titanesques. Jusqu'à ce final bouleversant où Luke meurt face à un double soleil. Où les enfants sont chargés de transmettre la flamme de la légende à travers les époques. On sait que Star Wars ne finira jamais, malgré la destruction, que la résurrection mercantile est inévitable : c'est le syndrome de l'éternel recommencement, sans doute hérité de la culture des comics américains où les héros (et donc les franchises) ressuscitent sans cesse puisque "dépouillés de la possibilité de mourir" (comme le conclut Sean Howe dans son Marvel Comics : l'histoire secrète). La preuve avec la sortie prochaine de Solo : A Star Wars Story, en attendant la mise en chantier du spin-off sur Obi-Wan Kenobi qui devrait suivre.

Les Derniers Jedi ne rejoue pas le passé avec une fausse nostalgie cool. Le film est un vrai film Star Wars de notre temps, le film d'un fan absolu qui a su composer avec le sentiment de perte de l'âge adulte. Une tragédie spatiale d'une ampleur incroyable, d'accord. Mais un vrai film de réalisateur. Dans des dizaines d'années, quand on le reverra, avec sa silhouette rouge et noir démesurée, on se dira que Les Derniers Jedi était peut-être le plus grand des Star Wars.