Wonder Woman 1984 Chris Pine
Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved. / Clay Enos/ ™ & © DC Comics

Trois ans après le premier volet, Chris Pine fait son retour dans la peau du sidekick Steve Trevor dans Wonder Woman 1984. L’acteur nous raconte son obsession pour un Hollywood aujourd’hui disparu, entre deux anecdotes sur Quentin Tarantino, Denzel Washington et Tony Scott.

PREMIÈRE : Quentin Tarantino expliquait dernièrement [l'interview a eu lieu en janvier 2020] que tourner avec Tony Scott dans Unstoppable vous a changé en tant qu’acteur. Qu'à ce moment-là, vous étiez au sommet de ce que peut être une « movie star ». Qu’est-ce que ça vous inspire ?
CHRIS PINE : En tous cas c’est très flatteur. Voyons voir… Dans Unstoppable, j’étais dirigé par Tony Scott et je jouais face à Denzel Washington : deux poids lourds de notre industrie dont j'ai vu l'intégralité de la filmographie plusieurs fois. J’étais seul avec Denzel douze à quinze heures par jour dans un tout petit espace, et je n’en ai pas perdu une miette. J’ai pris ça comme une leçon d’acting, une masterclass de deux mois. Nul doute que quand tu joues avec un acteur pareil, ça te pousse à te dépasser. Et puis il faut bien comprendre que Tony est devenu réalisateur à une période où le cinéma hollywoodien mettait encore en avant la star de cinéma : c'était l'époque de Kevin Costner, Bruce Willis, Sylvester Stallone... Tony Scott filmait les hommes comme personne, il avait ça dans le sang. Alors peut-être que ce que Quentin voulait dire, c'est que vu le calibre du réalisateur et le talent de l'acteur avec qui je jouais, je me suis retrouvé filmé d'une façon assez unique. Ou peut-être qu'il parlait vraiment de la qualité mon travail, je n'en suis pas sûr. (Rires.)

Je pense quand même qu’il y a un truc à résoudre autour de votre rapport à la star de cinéma.
Qu'est-ce que vous avez derrière la tête ?

Je ne sais pas exactement. Je vous observe avec vos fringues vintage [il porte un pantalon en velours vert et une chemise pelle à tarte], votre visage un peu boudeur, votre charisme naturel. Je vous imagine parfaitement en star de cinéma des années 50, 60 ou 70. 
Pas faux. Ça m’aurait beaucoup plu.

Et j’ai l’impression que l'époque aurait coïncidé avec votre vision du cinéma en tant qu'industrie.
Ouais, très certainement. Je suis... (Il réfléchit plusieurs secondes.) J'ai une vision romantique du passé. J'aime les vieilles voitures, les vieilles maisons, les vieux meubles, les vieux vêtements, les vieilles montres… Je ne sais pas pourquoi, mais c'est l'esthétique que j’affectionne. Et je suis fasciné par la grande époque des studios : j'aurais adoré aller à la cafétéria de la MGM, y croiser des mecs en toges tout juste sortis d'un péplum. Passer des nuits entières à tourner une comédie musicale de Busby Berkeley... Je fantasme totalement là-dessus, et l’idée que ça ne reviendra jamais me fiche le cafard. Je crois qu'on a perdu l’aspect romantique de notre métier. Quand je regarde les Oscars ou les Golden Globes, je suis un peu triste pour nous. Il y a une sorte de dégoût de soi, personne n'a l'air heureux. Mais si ça se trouve je me plante, c'était peut-être pareil dans les années 50 ou 60.

Comment expliquez-vous cet état d’esprit ? Vous croyez que le monde est plus triste aujourd’hui ?
Je crois surtout les gens sont énervés - et à raison - par le manque de diversité et tout ce que le mouvement #MeToo a dévoilé du fonctionnement de l'industrie du cinéma. En fait, j’ai presque l'impression que notre petit club devrait faire une pause de deux ans. Qu’on arrête de se congratuler et qu’on se réunisse pour trouver une façon d’aller de l'avant. Après, on pourra recommencer à se donner des tapes dans le dos et à se dire combien on est super (Silence). Et en même temps, je suis le premier à adorer voir Brad Pitt recevoir des prix. Il a l'air de passer les meilleurs moments de sa vie dans ces cérémonies. C'est fun de voir quelqu'un comme ça, une vraie star de cinéma : il savoure, il fait un clin d'œil, les gens sourient et il quitte la scène triomphalement. C'est beau, cette élégance à l'ancienne.

C'est quoi, une star de cinéma élégante  ?
C'est George Clooney, Cary Grant. Des gens charmants sans faire d'effort. Ils sourient parce qu'ils aiment ce qu’ils sont en train de vivre. Mais comment être une star de cinéma aujourd'hui ? Tout ça semble un peu daté, avec TikTok et toutes ces conneries.

L'importance que prend le streaming doit vous donner des sueurs froides...
Ouais, l'époque où il n'y avait que trois ou quatre studios me manque. J’ai envie de projecteurs, d’une salle plongée dans le noir. Les rituels me rassurent. J'ai du mal avec le changement. Le streaming, c'est cool parce que les gens du secteur ont plus de boulot, mais je fais une crise d'angoisse à chaque fois que je vais sur Netflix ! Il y a tellement de choses, je ne sais pas par où commencer. Je passe trente minutes sur un iPad rien que pour trouver ce que je veux regarder. Et après, j’ai la flemme. Je devrais sûrement positiver, accepter que le monde se transforme. Mais parfois, c’est dur. D’ailleurs, ça me fait penser que la dernière fois que j’ai vu Quentin Tarantino, on est allé à la Sunset Tower avec David Mackenzie pour regarder une analyse exégétique de quarante minutes sur les avantages de la pellicule par rapport au numérique. Ça, ça me parle !

Vous avez discuté avec Tarantino depuis ses déclarations sur vous ?
Non, non, je ne l’ai pas eu au téléphone. Mais je vais vous raconter un truc sur lui : ma grand-mère était une actrice dans les années 30 et 40 [Anne Gwynne, l'une des premières scream queens]. Une fois, j’ai fait venir ma mère à la cérémonie des Oscars et on a croisé Quentin, que j’avais déjà rencontré à une fête. Ma mère voulait lui demander où elle pouvait aller pour faire encadrer proprement une affiche de ma grand-mère, parce que Quentin est un immense fan d’affiches. On se met à discuter, et je me rends compte qu’il sait absolument tout sur ma grand-mère. Je veux dire : TOUT, absolument TOUT. Ma mère était évidemment plus que ravie. Quelques années plus tard, elle voit Once Upon a Time in Hollywood et dans la scène du Spahn Ranch, elle remarque que le film qui passe à la télé est l’un de ceux de ma grand-mère ! Je ne crois pas une seconde que ce soit un hasard et il faut vraiment que je le contacte pour le remercier. Ça a été le highlight de l’année pour ma mère.

Wonder Woman 1984 Gal Gadot et Chris Pine
Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved. / Clay Enos/ ™ & © DC Comics

Pour en finir avec Tarantino, il a un vague projet de film Star Trek qu’il pourrait réaliser. L’occasion pour vous de tourner avec lui…
(Rires.) Je serais ravi de faire un nouveau Star Trek, et je sais que toute l’équipe pense pareil. Je crois juste qu’il y a eu pas mal de restructurations chez Paramount, et des années se sont écoulées sans qu’on tourne la suite. Les trois films ont eu pas mal de succès, même si aujourd’hui les gens estiment qu’un succès veut dire des milliards au box-office. Mais on est plus que partants si ça doit se faire. On verra.

Vous n’avez même pas lu une ébauche de scénario ?
[Il fait non de la tête en souriant, l’air de dire : « Mec, ça ne sert à rien d’essayer de me tirer les vers du nez »]

Au moment de la sortie de The Ryan Initiative, vous nous disiez ceci : « Je me prends nettement moins au sérieux qu’avant. »
Ah ! (Il se marre.)

C'est ce qui vous permet d'accepter des rôles secondaires comme dans Wonder Woman 1984  ?
J'ai un très gros ego, je ne vais pas vous dire le contraire. J'adore que mon nom soit en premier sur la feuille de service. Mais heureusement, mon ego n’est pas boursouflé au point de me pousser à exiger d'être toujours le numéro 1. Tant que les bons rôles et les bonnes personnes viennent à moi, je suis heureux comme tout d'être dans un film choral. Pour ce film en particulier, j’étais de toute façon prédisposé à dire oui quoi qu’il arrive, parce que j’adore Gal Gadot et Patty Jenkins. Je fais confiance à Patty et je sais que peu importe l’histoire qu’elle invente, elle sera sûrement super. Et puis ça fait un bien fou, parfois, de ne pas porter un film sur ses seules épaules. Parce que ça peut être terrifiant : j'ai fait plein de longs-métrages qui n'ont pas bien marché, et c'est une telle déception quand vous ramez pour essayer de les vendre… Ça vous mine. Cette industrie est faite de très rares hauts et de beaucoup de bas.

Vous réfléchissez beaucoup à votre carrière, aux rôles qui comptent vraiment et à ceux que vous acceptez parce qu’ils vous donnent de la visibilité ?
De plus en plus. En ce moment, j'essaie de réfléchir à la carrière que je veux me forger pour les quinze ans à venir. Je pense à l’acteur que je serai quand j'aurai 55 ans. Je vous mentirais si je vous disais qu'il n'y a pas un peu de stratégie là-dedans. Par exemple, je suis super fier de Comancheria [de David Mackenzie], mais comme c'est très, très dur de faire des films de ce niveau – d’ailleurs c'est très, très dur de faire des films tout court –, ça facilite les choses de jouer dans dans un gros projet de temps en temps. Ça permet de rester désirable.

Wonder Woman 1984, le 16 décembre au cinéma.

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