Harrison Ford et James Mangold
Abaca

Avec Le Cadran de la destinée, Harrison Ford revenait pour une ultime virée dans la peau d’Indiana Jones, sous la direction de James Mangold. Alors que le film sort en VOD aujourd’hui, retour sur notre rencontre avec l’acteur et le réalisateur pendant leur triomphale tournée cannoise, en mai dernier.

Quelques mois après sa sortie, Indiana Jones 5 est disponible en VOD à l'achat et à la location. Nous avions rencontré sa star, Harrison Ford, et son réalisateur, James Mangold, lors de la présentation du film au Festival de Cannes.

Nous sommes à l’hôtel du Cap-EdenRoc, très chic résidence des stars américaines durant le Festival de Cannes. C’est l’heure du petit-déjeuner et Harrison Ford nous propose un café, pendant que James Mangold répond à nos questions. Le duo termine sa tournée marathon sur la Croisette pour Indiana Jones et le Cadran de la destinée, cinquième (et dernier ?) film de la franchise avec un Indy vieillissant. Projection événement, standing ovation, Palme d’or d’honneur, l’acteur ne s’est pas économisé durant ces quelques jours. Face à nous, il alterne entre cynisme (« C’est du business. Je suis là pour l’argent ») et émotion sincère de faire ses adieux au personnage. Il semble quelque peu usé par le cirque promotionnel, cherchant ses mots, avant de se reprendre et de lâcher son mythique sourire de tombeur. Pendant une seconde, il a de nouveau 25 ans. Beau comme un dieu, dupe de rien et surtout pas de son talent. Mais il se trouve que Harrison Ford a soudainement envie d’aller aux toilettes.

Comme ça, au beau milieu de l’interview. Il se lève : « Je dois faire pipi, je vous laisse finir tous les deux avec James ? C’était sympa de vous parler. » Il nous tend la main, on est désarçonnés. « Sauf si je pars trop tôt ? » – « Ce n’est pas grave, allez-y ! » – « Ah non, non. Pas de problème. » Il se rassoit, professionnel jusqu’au bout, pendant qu’on s’en veut d’avoir empêché ce grand monsieur de 80 ans de soulager sa vessie. Il se tortille un peu sur sa chaise, mais rassure : « Ne vous inquiétez pas. Je suis dans l’entre-deux : besoin de faire pipi et envie d’expliquer. C’est toute l’histoire de ma vie. (Rires.) » Alors on a ri de bon cœur, repris du café et continué à poser nos questions.

Regardez Indiana Jones 5 en VOD sur Première Max

PREMIÈRE : Il se passe quelque chose dans le troisième acte du Cadran de la destinée inédit dans un Indiana Jones. Sur le papier, ça ne devrait absolument pas marcher. Et pourtant, cela donne lieu à la plus belle scène du film. Vous avez douté au moment de tourner ?
JAMES MANGOLD :
J’ai cru qu’à un moment quelqu’un allait me dire stop. (Rires.) Mais ça n’est jamais arrivé. Avec les scénaristes, Jez et John-Henry Butterworth, on ne savait pas exactement comment terminer le film. Il m’est apparu qu’il était impossible, en suivant les règles des Indiana Jones, d’avoir une relique qui ne révèle pas la nature de son pouvoir. Qui ne provoque pas l’émerveillement d’Indy.

HARRISON FORD : Et qui change sa vie au passage.

JM : Oui. Dans chaque film, il se passe toujours un truc dingue et magique qui vient se cogner au scepticisme d’Indiana Jones.C’est comme s’il avait douté de l’existence des fantômes durant tout le film et que, d’un coup, ils étaient là. Il n’a plus le choix : il doit accepter cette nouvelle réalité. Une partie de mon travail est de l’ordre du pari : tu t’entoures des meilleurs dans leurs domaines respectifs, tu fixes un cap et tu trouves une façon de faire marcher tout ça.

HF : Tu mises tout et tu pries pour que ça fonctionne. La vérité, c’est que la phase d’écriture du scénario est sûrement la plus théorique. Au début, quand j’ai lu le script, je n’avais pas compris que cette scène du troisième acte dont nous parlons était en fait la...(Il cherche ses mots, ses yeux rougissent, il semble sur le point de pleurer.)la vraie fin du film. C’est un choix dramaturgique très fort, parce que la scène que j’interprète avec Phoebe Waller-Bridge à ce moment-là est d’une puissance émotionnelle dévastatrice. C’est sa performance incroyable qui permet aux personnages, aux thèmes du scénario et à l’intrigue de trouver leur point de convergence. L’alchimie parfaite. C’est la putain de magie du cinéma.

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Jonathan Olley / Jonathan Olley / Lucasfilm Ltd. / ©2022 Lucasfilm Ltd. & TM. All Rights Reserved.

Harrison, lors de la soirée de remise de votre Palme d’or d’honneur, après le montage qui vous était dédié, vous avez dit avoir vu votre vie défiler devant vos yeux. Il y avait quelque chose de funeste et de très touchant dans votre discours. J’ai l’impression qu’à ce stade de votre carrière, vous cherchez à boucler la boucle : Star Wars, Blade Runner et maintenant Indiana Jones. C’est important de refermer ces chapitres de votre vie ?
HF :
Non, pas du tout. C’est du business. Je suis là pour l’argent. C’est un boulot.

Vraiment ? Ce n’est que ça pour vous ?
HF
 : Je prends mon travail au sérieux et c’est beaucoup de plaisir, mais c’est mon travail. Et si un bon script me tombe entre les mains et qu’il s’agit d’un personnage que j’ai déjà joué, pourquoi pas ? Si le scénario est fort, qu’il y a un bon réalisateur… J’ai fait ce film parce que l’opportunité s’est présentée d’incarner Indiana Jones à un moment différent de sa vie. Jusqu’ici, le personnage était défini par sa force, son courage, sa jeunesse et son physique. Retirez-lui tout ça, et soudain, ça m’intéresse. Je voulais l’incarner alors qu’il n’est plus un aventurier : il boit de l’alcool tousles jours, va partir à la retraite, s’endort sur son fauteuil et a perdu de nombreuses relations importantes de sa vie. (Il réfléchit quelques secondes.) Un scénario bien écrit prime sur tout. J’ai eu la chance folle de jouer dans des tas de films et de collaborer avec beaucoup de gens talentueux. Je n’ai plus vraiment besoin de bosser, mais j’en ai envie. Un jour, je serai ravi de partir à la retraite, mais j’ai du mal à résister à un bon script. C’est pour ça que je travaille autant en ce moment : je suis tombé sur un filon de bons scripts.

Donc pour résumer, de l’argent et des bons scripts.
HF
 : (Il fait son sourire en coin ravageur.) Ne plaisantez pas avec l’argent... Non, en fait, je dis parfois bêtement que je suis là pour l’argent, parce que je veux que les gens comprennent bien que c’est un travail. Que ce n’est pas qu’un conte de fées. Au fond, je me vois comme un joueur de piano : je dois continuer à répéter et me discipliner. Il faut que je pratique mon art. Dans ma carrière, j’ai toujours choisi ce qu’on me proposait de mieux, et ce que les gens voulaient voir au cinéma. Alors bien sûr, j’ai connu des époques où il y avait beaucoup de films de merde, donc je faisais des films de merde comme tout le monde. Mais dans certains, j’étais quand même pas mal du tout. (Rires.)

Harrison Ford, star du jour à Cannes pour soutenir Indiana Jones 5 [photos]
Abaca

James, à quel point la carrière de Harrison Ford l’accompagne-t-elle quand on le dirige ? Lorsque vous tournez, vous réfléchissez à son statut et à ce qu’il représente dans l’imaginaire collectif ? 
JM :
Bonne question, mais ce serait encore plus intéressant de demander à Harrison quelle importance a son propre mythe dans son jeu ?

HF : Tu veux que je réponde ?

JM : Ouais, je vais te laisser parler d’abord parce que ça m’intéresse de savoir ce que tu as à dire là-dessus. Mais je sens que tu vas répondre que tu n’y penses pas. (Rires.)

HF : Effectivement. Je n’y pense pas. (Rires.) Pas besoin d’élaborer plus que ça.

JM : Quand même... Au moment où j’ai fait mon deuxième film, Copland, il y a vingt-cinq ans, j’ai été confronté pour la première fois à ce genre de question. La première semaine, Robert De Niro doit jouer une scène où il explose de colère. On tourne et Bob marmonne tout du long. Ça ne fonctionne pas, car il faut absolument qu’il pète un plomb. Je vais le voir pour lui demander ce qui se passe, et il me dit : « Je sais ce que tu veux que je fasse...But I do that shit all the time. » (Harrison Ford est pris d’un fou rire très sonore.) Et je lui réponds qu’il ne peut pas jouer sa carrière, qu’il doit jouer le personnage. Il me jauge du regard et me dit : « OK, ça marche. » Et deux minutes après, il joue la scène comme je lui avais demandé.

HF : James m’a dit à peu près la même chose, mais différemment : à un moment, il ne voulait pas que je monte sur un cheval, alors il m’a lancé : « Range ta bite dans ton pantalon et pense au film ! » (Il se lève, hilare, et tape dans le dos de James Mangold.)

JM : Ah ah ah ! Le truc, c’est que Bob et Harrison ne peuvent pas penser à leur propre légende quand ils tournent. Parce que leur légende est la conséquence de leur manière de jouer.

HF : Et il ne faut jamais jouer la conséquence.

JM : Exactement. Ils en sont arrivés là en jouant la scène et le personnage. Et s’ils se perdent en cours de route et commencent à jouer leur propre légende, alors ça devient du business et non plus de l’art. 

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Au risque de pointer l’évidence, c’est le premier Indiana Jones que Steven Spielberg ne réalise pas. Quel poids est-ce de passer après lui, et comment s’approprie-t-on une franchise pareille ?
JM :
Vouloir m’approprierIndiana Jones serait retomber dans le même schéma de pensée que « jouer la légende » pour un acteur. Je suis toujours déconcerté par les réalisateurs qui forcent un plan signature qui va à l’encontre de la logique de la scène, ou par ceux qui veulent absolument faire un plan-séquence parce qu’ils pensent que c’est ce qu’on attend d’eux. Tu peux affirmer ta personnalité juste en faisant la scène. Ce qui vient de toi ressortira naturellement. Cette franchise n’est pas à moi, et c’est d’ailleurs en partie pourquoi j’ai accepté de faire ce film.

HF : Je peux juste dire un truc sur Steven ?

JM : Bien sûr.

HF : Steven est toujours présent sur un Indiana Jones, même quand il ne le réalise pas. C’est quelqu’un que je connais par cœur et réciproquement. On a grandi ensemble et j’ai toujours senti son amour.(Ses yeux rougissent à nouveau.) Je n’ai jamais travaillé sous ses ordres, mais avec lui. C’était... nourrissant. Dans ce film, il y a une continuité artistique et humaine.

JM : Je l’espère. En tout cas, l’idée d’intégrer cet univers qui génère de si grandes attentes était évidemment intimidante pour moi. Mais j’ai gardé en tête que Lucasfilm ne m’a pas embauché pour «  brander  »Indiana Jones. On m’a invité à me concentrer sur ce que me dictait mon instinct au sujet de cette histoire, à ce moment précis de la vie du personnage. Et pour être tout à fait honnête, l’idée de m’approprier le film était – égoïstement – moins importante que de travailler avec tous les talents qui ont fait Indiana Jones. Parce qu’une expérience comme ça n’arrive pas tous les jours et que c’est un incroyable cadeau. (Une attachée de presse vient nous signaler que l’entretien est terminé.)

HF : Visiblement, vous êtes à court de temps. Ça nous fait un point commun. (Il fait un clin d’œil appuyé et sourit.)

Indiana Jones et le Cadran de la destinée, disponible en VOD. 2h34.