In the Mood for Love Interview de Wong Kar-Wai
Les Bookmakers / La Rabbia

Le film culte sera diffusé ce soir à Cannes, au Cinéma de la plage, en version restaurée 4K. Fin 2020, le cinéaste s'était confié dans Première.

Il y a vingt ans, Wong Kar-Wai réinventait le romantisme au cinéma avec les effleurements gracieux et pudiques de deux âmes en peine dans le Hong Kong des sixties. Son film est aujourd’hui restauré en 4K, et la puissance de l’ensemble est intacte. Le réalisateur chinois n’a bien sûr rien oublié. Entretien confiné.

Vendredi 16 octobre 2020. Salle comble au Pathé Bellecour de Lyon, en marge du Festival Lumière, pour la projection en copie restaurée d’In the Mood for Love. Public masqué et prudent pour célébrer les 20 ans du film. Vingt ans, un abîme. Le monde d’alors, c’est celui « d’avant ». Avant le virus, avant le couvre-feu, avant le confinement généralisé. Le 16 octobre, c’est déjà un « avant » en soi. Bientôt, les salles de cinéma seront fermées pour une durée incertaine. Triste époque. Reste donc l’amour. Celui qui va déchirer l’écran dans un instant, l’un des plus beaux exemples de tous. Avec In the Mood for Love, Wong Kar-Wai disait au revoir au XXe siècle, qui a vu s’épanouir le cinéma, en magnifiant le sentiment amoureux. Classicisme et baroque mêlés, mais déjà un pied dans le XXIe siècle, dans cette façon d’offrir une très grande lisibilité par l’image. Une apparente pureté qui préfigure l’arrivée numérique.

Comme son titre l’indique, tout ici est affaire d’atmosphère, de ton, de rythme. Quartier populaire de Hong Kong, 1962. Escaliers et couloirs étroits. L’exiguïté oblige au rapprochement des corps. Les familles Chow et Chan emménagent au même étage d’un immeuble. À l’écran, nous ne verrons que Madame Chan (Maggie Cheung) et Monsieur Chow (Tony Leung Chiu-Wai). Elle et lui. Deux êtres beaux et raffinés. Solitaires aussi. Wong Kar- Wai filme un micromonde (embrasures de porte, morceaux d’intérieurs, bouts de rues…) a priori figé et encombré par un décor qui empêche tout déploiement. Une claustration qui évoque le cinéma de Max Ophüls où l’architecture à l’intérieur même du cadre contrarie et finit par porter les sentiments. Le rythme du film est dicté par une valse empruntée au Japonais Shigeru Umebayashi [Yumeji’s Theme].

Vertige hitchcockien

La musique dans In the Mood for Love est une voix qui porte et accompagne. On jurerait que Nat King Cole chante spécialement pour les amants adultères. La bande originale sera d’ailleurs un carton discographique (c’était aussi ça, le monde d’avant !). Il y a aussi les couleurs chaudes qui embrasent le cadre comme dans les mélodrames de Douglas Sirk ou accentuent le vertige à la façon d’Hitchcock.

Le film de Wong Kar-Wai a commencé sa vie au Festival de Cannes en mai 2000 avec un prix d’interprétation masculine pour Tony Leung Chiu-Wai. Rien pour Maggie Cheung, battue par Björk, au générique du palmé Dancer in the Dark. Il y aura aussi un César du meilleur film étranger et le cap symbolique du million d’entrées en France.

Le cinéma de Hong Kong s’est alors trouvé un nouveau visage, caché par d’éternelles lunettes noires. En ce début de millénaire, l’Asie oblige les cinéphiles européens à regarder très loin à l’Est. C’est là-bas que se réinventent les genres.

Vingt ans ont passé. Le cinéaste de 62 ans, qui tourne actuellement une série à Shanghai, n’a pas eu le temps de nous accorder une interview « classique ». L’échange, qui n’en était pas vraiment un, s’est fait par mail. L’exercice est forcément frustrant, les relances impossibles, le ton un peu abrupt et laconique… Mais attraper au vol le trop rare WKW ne se refusait pas.

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PREMIÈRE : Dans le message filmé que vous avez envoyé au public lyonnais, vous évoquez cinq ans de travail pour restaurer In the Mood for Love. Pourquoi a-t-il fallu si longtemps ?
WONG KAR-WAI : Tout d’abord, laissez- moi vous montrer une photo qui sera plus parlante que tout ce que je pourrais vous raconter [voir ci-contre]. En vingt ans, le numérique a remplacé le Celluloïd. La façon dont les laboratoires travaillaient le négatif d’un film est devenue obsolète et la conservation des oeuvres est devenue problématique. Résultat, trouver du bon matériel pour une restauration est très complexe. L’un des dilemmes que j’ai dû surmonter avec mon équipe était de savoir si j’essayais de retrouver la forme originelle du film, celle que le public avait découverte il y a vingt ans, ou si je la retravaillais afin qu’elle soit conforme à celle que je désirais au départ. Il y avait tellement de choses que je voulais modifier que j’ai choisi la seconde option, considérant que cela représenterait la vision la plus pénétrante du film, une façon d’améliorer mon travail. Comme dit l’adage : « Aucun homme ne se baigne dans le même fleuve et si ce n’est pas le même fleuve, ce n’est donc pas le même homme non plus. » Dès le début du processus, je portais cette idée en moi.

Vingt ans après la sortie du film, quel regard posez-vous sur lui ?
J’ai toujours le même feeling (« mood ») à son égard.

Outre la texture de l’image, avez-vous été tenté de modifier le montage d’origine ?
Durant toute la restauration, j’ai passé mon temps à réprimer ce désir pour ne pas céder à cette tentation.

In the Mood for Love a fait de vous une superstar du cinéma mondial. Comment l’expliquez-vous ?
La simplicité, la pureté et donc l’universalité du sujet ont été des atouts. Un homme, une femme, un secret... Cela parle à n’importe qui dans le monde.

On imagine que vous avez dû recevoir des propositions d’adaptation suite au succès du film... Énormément, en effet. Des pièces de théâtre, des spectacles de danse moderne, des ballets, des expositions… Rien ne nous a paru particulièrement incongru ou bizarre. En fait, nous étions très flattés.

Vous l’avez dit en préambule de la projection lyonnaise : « In the Mood for Love est un film sur le secret. » Quel secret n’avez-vous jamais dévoilé à son propos ?
Si je vous le disais, ce ne serait plus secret.

En vingt ans, le cinéma est passé de la pellicule au numérique. Si c’était à refaire, dans quel format tourneriez- vous In the Mood for Love ?
En numérique ! Ce serait un vrai challenge, de la même manière qu’il l’a été quand je l’ai tourné en pellicule il y a vingt ans.

Beaucoup de légendes circulent autour de la fabrication du film (absence de script, épuisement des acteurs...) Le tournage a-t-il été si particulier ?
D’une certaine façon, le tournage d’un film peut s’apparenter à une sorte de voyage, à un fantasme, et ce, dès que vous avez constitué votre casting et votre équipe technique. Mais celui d’In the Mood for Love a été finalement similaire à beaucoup d’autres, avec un travail acharné et une recherche d’écriture constante.

La musique occupe une place importante dans le film, de quelle manière vous a-t-elle aidé à trouver le ton juste ?
J’ai pour habitude d’écouter de la musique sur mes tournages. Cela guide le rythme et l’atmosphère de l’ensemble. Le tempo de la musique permet de créer une sorte de fusion entre la caméra et les comédiens, comme s’ils dansaient ensemble. Quand j’ai tourné In the Mood for Love, je me suis réapproprié le Yumeji’s Theme qui provenait de la bande originale d’un film de Seijun Suzuki.

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Pourquoi avoir situé l’action de cette romance dans les sixties ?

Parce qu’à cette époque, à Hong Kong, la plupart des gens étaient très conservateurs et l’adultère, contrairement à aujourd’hui, n’était pas du tout accepté. Cela n’avait rien d’anodin. Il y avait aussi une très grande promiscuité entre voisins. Les gens partageaient les toilettes, par exemple. C’était bien la dernière chose que vous vouliez partager avec votre conquête amoureuse.

L’utilisation baroque des couleurs fait penser aux mélodrames de Douglas Sirk. Est-ce une influence que vous revendiquez ? J’aime beaucoup les films de Douglas Sirk, mais le cinéaste que j’avais en tête était Alfred Hitchcock.

Deux chefs opérateurs sont crédités au générique. Comment s’est réparti leur travail ?
Chris [Christopher Doyle] a tourné 80 % du film et donné le ton de l’ensemble, Mark [Lee Ping-Bin] a suivi.

À la fin du film, vous utilisez une archive française avec la visite du général de Gaulle au Cambodge. Pourquoi avoir choisi ce document ?
In the Mood for Love représente mon rapport au Hong Kong postcolonial. Le personnage principal du film incarné par Tony [Leung Chiu-Wai] travaille comme journaliste dans toute l’Asie du Sud-Est. Il se rend au Cambodge où le film se termine. Or ce pays a appartenu à la France. C’était une manière de dire adieu à l’époque coloniale.

Pouvez-vous nous dire ce que révèle le nombre « 2046 » qui est le numéro de la chambre des deux amants et aussi le titre de votre film suivant...
Le film a été tourné après la rétrocession de Hong Kong à la Chine, en 1997. Les autorités chinoises avaient alors promis de n’apporter aucun changement durant cinquante ans. J’ai donc utilisé le nombre « 2046 » pour la chambre comme une métaphore autour des thèmes du changement et de la permanence des choses.

Il y a beaucoup de connexions entre vos films. Envisagez votre oeuvre comme un long poème ininterrompu ?
À l’image d’un roman, il y a, en effet, différents chapitres qui le composent.

Quand tournerez-vous à Hong Kong de nouveau ?
Quel que soit l’endroit où ils sont tournés, mes films se situent et parlent tous de Hong Kong.

Peut-on avoir quelques infos sur la série que vous êtes en train de réaliser ?
Il s’agit de l’adaptation du roman de Jin Yucheng, Blossoms [non traduit en français]. L’histoire se passe à Shanghai dans les années 90. Nous avons passé beaucoup de temps à chercher des détails dans la ville qui portaient l’influence de la culture hongkongaise de cette époque. Une époque très riche et très excitante, qui a permis la prospérité du Shanghai moderne.