Adieu les cons
Jérôme Prébois – ADCB Films

Albert Dupontel célèbre encore une fois les gens en marge d’une société trop déshumanisée pour eux avec un mélange aussi explosif que délicat de poésie et d’absurde.

Après un détour multi-Césarisé par l’adaptation d’une œuvre préexistante (Au revoir là- haut), revoici Albert Dupontel à la tête d’un film entièrement écrit par ses soins. Mais d’un projet à l’autre, qu’il l’ait initié ou non, Dupontel construit surtout une œuvre de plus en plus conséquente célébrant à sa manière – empathique et bien secouée –, cousine de celle du duo Délépine- Kervern, les accidentés de la vie, les marginalisés par une société trop cynique pour eux.

Adieu les cons met en scène un duo qui, a priori, n’aurait jamais dû se rencontrer. D’un côté, Suze, une coiffeuse atteinte d’une maladie incurable qui veut utiliser le temps lui restant à vivre pour retrouver l’enfant dont elle avait, adolescente, accouché sous X. De l’autre JB un fonctionnaire dépressif qui décide de se suicider après s’être vu privé de manière humiliante d’un poste qu’il pensait décrocher au vu de ses compétences. Et ces deux solitudes vont soudain se percuter quand, venue faire sa demande de recherche, Suze se retrouve mêlée bien malgré elle à la fuite en avant de JB - pourchassé par la police et ses patrons - qui va très vite tout mettre en œuvre pour l’aider à retrouver le fameux enfant devenu grand.

Dupontel n’aime pas pour rien les Monty Python (le film est d’ailleurs dédié à Terry Jones) et particulièrement Terry Gilliam (qui fait dans Adieu les cons comme à chacun de ses films une apparition clin d’œil). Il y a du Brazil dans la description tant scénaristique (course folle au profit et au jeunisme) que visuelle de l’univers kafkaïen où JB enterrait jour après jour ses illusions. Ces open space bien trop carrés pour ne pas voler en éclat trouveront d’ailleurs plus loin dans l’intrigue un écho dans chacun des décors traversés par ses protagonistes, des hôpitaux aux murs bien trop gris aux lotissements aux maisons trop bien rangées. Avec une précision qui rappelle le cinéma de Jeunet, Dupontel crée ici plus que jamais un univers à la (dé)mesure de cette société qui l’oppresse. Son propos est éminemment politique mais jamais frontalement. Son arme à lui est double. L’absurde et l’émotion. Dans ce périple à l’issue qu’on pressent fatale de ces drôles de Bonnie & Clyde, son génie du comique de situation burlesque et d’écriture de personnages tous plus fêlés les uns que les autres (à commencer par un archiviste aveugle magistralement incarné par Nicolas Marié) font mouche. On rit énormément dans Adieu les cons. Mais pas que. Car plus que jamais, Dupontel – dont le sujet de l’enfant pas forcément désiré traverse l’œuvre, de Désiré, son premier court à ici en passant par Neuf fois ferme – fend l’armure. Parfois, ça rate (les scènes un peu trop tire- larmes où Suze fait face à celle qu’elle était à 15 ans). Mais le plus souvent, ça fonctionne merveilleusement : dans l’histoire d’amour qui se déploie entre ses deux protagonistes, dans la manière dont JB joue les Cyrano pour un jeune homme trop timide pour déclarer sa flamme. Dupontel croit en la beauté de ses personnages, en la puissance romanesque de l’univers qu’il a créé et des situations qu’il a imaginées. Son cinéma ne mêle pas les genres, il est un genre à lui seul. Agité, multiple, surprenant, bouillonnant, mû par la certitude qu’il vaut mieux rire ensemble de la déshumanisation qui nous gangrène que de rester seul enseveli par ses larmes. Adieu les cons est le film d’un pessimiste joyeux. Il l’interprète avec une maestria éblouissante, entouré par sa bande qu’on a un plaisir dingue à retrouver de film en film (Marié donc mais aussi Philippe Uchan, Michel Vuillermoz…) et une nouvelle venue, Virginie Efira, qui déploie ici toute une palette d’émotions contradictoires avec une aisance et un grain de folie jamais pris en défaut. Le Dupontel 2020 est un excellent millésime.

Adieu les cons, en salles le 21 octobre 2020