White Noise (Adam Driver et Greta Gerwig)
Netflix

Après le très applaudi Marriage Story, Noah Baumbach casse son système avec cette adaptation d’un roman de Don DeLillo, comédie apocalyptique survoltée et film de midlife crisis. Donc de réinvention.

Noah Baumbach vieillit bien. Il a désormais la cinquantaine, une quinzaine de longs métrages au compteur – soit le moment où beaucoup de réalisateurs ont tendance à s’assoupir et à tourner en rond. Mais Marriage Story, son précédent film, était l’un de ses meilleurs, et donnait l’impression que le cinéaste, spécialiste des comédies newyorkaises en chambre, avait décidé d’exploser le cadre, de voir plus grand. White Noise, toujours sous pavillon Netflix, témoigne à nouveau de cet excitant désir de réinvention. C’est un vrai film de midlife crisis : le portrait d’un quinqua (et d’une civilisation) en déconfiture, par un auteur lui-même manifestement fatigué de toujours voir le même visage dans son miroir le matin, et qui aurait décidé de changer de look.

Une farce sauvage

White Noise est adapté de Bruit de fond, l’un des plus fameux romans de Don DeLillo, que le réalisateur a relu pendant le confinement. En voyant le film, et bien que celui-ci soit situé en 1985 (année de la parution du livre), on a très clairement l’impression de regarder une fable satirique inspirée par la crise du Covid. Mais toute ressemblance avec celle-ci ne serait en réalité que la preuve du génie visionnaire de DeLillo. Un génie auquel le film rend hommage avec ferveur. 

L’histoire commence le jour de la rentrée universitaire, dans une ville du Midwest, alors que le professeur Jack Gladney (Adam Driver) se réjouit de retrouver sa chaire d’études hitlériennes – une discipline dans laquelle il excelle (malgré son ignorance de la langue allemande), et qu’il enseigne dans un style théâtral et flamboyant. Lui, sa femme Babbette (Greta Gerwig) et leurs quatre enfants semblent apprécier la routine joyeuse de ces "jours sans but". Mais leur vie tranquille, regardée à travers le filtre d’une nostalgie eighties outrancière, va être bouleversée par le déraillement d’un train de marchandises, qui met les habitants de la région sous la menace d’une pluie toxique. Du jour au lendemain, le « monde d’avant » et les certitudes qui vont avec sont atomisés. La petite communauté part aussitôt en vrille, avec son cortège de complotistes, de faux prophètes, de scientifiques autoproclamés, et sa majorité silencieuse médusée. 

Baumbach malaxe les thèmes de DeLillo : la désintégration de la famille par la saturation médiatique, l’angoisse de la mort, l’appétit de la société du spectacle pour le chaos et la destruction (une pensée pour Nope). Du sérieux, donc, mais traité sur le ton d’une farce sauvage.

Adam Driver dans White Noise, de Noah Baumbach
Netflix

"Zinzenerie" cartoon

La puissance comique et la fureur poétique du matériau originel permettent à Baumbach de faire exploser les coutures de son cinéma. On pense par moments aux comédies azimutées de David O. Russell : même goût pour les ruptures de ton, les comédiens moumoutés, la "zinzinerie" cartoon. Où l’on se souvient que Noah Baumbach est aussi le coscénariste de Madagascar 3 : Bons baisers d’Europe… Le film, qui commence comme une comédie intello, vire à mi-parcours à la variation indie sur La Guerre des mondes de Spielberg (oui, oui), avant de se la jouer thriller 80s, citations visuelles de Brian De Palma à l’appui. C’est beaucoup, sans doute trop, pour un seul film, mais Baumbach fait ici le portrait d’un homme qui compte les jours qu’il lui reste à vivre, et c’est comme s’il comptait lui-même les films qu’il lui reste à faire. Et qu’il profitait de celui-ci pour en tourner plusieurs à la fois, mettre dedans les polars et les aventures SF qu’il n’a jamais faits, et ne fera sans doute jamais. Certains trouveront sans doute ça un peu indigeste. Les autres hocheront la tête en souriant pendant l’amusant générique de fin, rythmé par une chanson inédite de LCD Soundsystem, "New Rumba Body". Noah Baumbach a demandé au musicien James Murphy d’écrire "une chanson joyeuse sur la mort". C’est également une bonne façon de décrire le film.

White Noise, de Noah Baumbach, avec Adam Driver, Greta Gerwig, Don Cheadle… le 30 décembre sur Netflix.